La Syrie : un petit quelque chose d'encore intact
Louis-Guy Dumais

Collaboration spéciale
Traverser le minuscule poste frontalier turc d'Akçakale pour mettre les pieds en sol syrien a bien dû me prendre une heure et demie. Non pas à cause de la lourde bureaucratie, mais plutôt parce que chaque soldat tenait à me serrer la main et me parler. Y compris le directeur, qui m'invita dans son bureau à prendre le thé et à discuter de mes plans, de ma vision de la Syrie et de la beauté du Canada! «Welcome to Syria, Mister!»
Je passais donc à travers les différentes étapes frontalières, le sourire aux lèvres et le sentiment que j'allais adorer cet endroit, non seulement pour l'accueil, mais aussi pour ce petit «quelque chose» d'encore intact, de pur, d'inviolé par les touristes. Dans ce pays suspect et montré du doigt depuis les attentats du 11 septembre, puis du récent conflit au Liban, la présence d'un Nord-Américain en balade, en cette morte saison, fut grandement appréciée et on me le démontra plus d'une fois.
Je pris donc place dans un miniature autobus de liaison, flanqué de Zeki, un sympathique homme d'affaires turc, et de deux femmes voilées, à l'allure plutôt décontractée, faisant des blagues avec moi, me tapant la cuisse pour mieux rigoler. «No problem», ne cessait de me répéter Zeki. Je me disais que pour un pays dit «traditionnel», ça s'annonçait assez ouvert, merci.
La route vers la ville d'Alep (située au nord-ouest du pays), plutôt sablonneuse et mal entretenue, traversait d'infinies contrées désertiques aux couleurs rougeâtres. La température était sèche et fort agréable. Mais les Syriens bien emmitouflés, pour qui l'absence de canicule signifie «hiver», s'étonnaient donc de voir le touriste que je suis en t-shirt et culottes courtes.
Il me fut en fait très difficile de passer inaperçu durant ces quelques semaines d'exploration à la fin de l'année 2006. Par contre, aucune fois je n'ai senti d'animosité à mon endroit, aucune agressivité, que d'immenses sourires et de sincères poignées de main. Et, fait étonnant, même de la part de ceux qui me croyaient d'abord Américain (peu probable puisque la frontière leur est fermée). Ces élans de générosité et de gentillesse absolues, aussi touchants qu'inattendus, ne réflètent pas du tout l'image barbare véhiculée par les États-Unis.
Les images du cheikh Nasrallah placardées un peu partout apparaissent plus comme une prise de position du gouvernement plutôt que le témoignage d'un réel support pour le chef du Hezbollah chiite et de ses méthodes violentes.

Valeurs musulmanes
Les deux plus grandes villes du pays, Damas (la capitale) et Alep (ou Halab), m'apparurent fortement traditionnelles. Véritables fiefs de la culture arabe et des valeurs musulmanes, les riches et modernes quartiers y côtoient étroitement ceux plus pauvres et souvent hautement insalubres. La désolation et la pollution sont déroutantes par moments et ses habitants baignent dans un chaos déstabilisant.
Pour les automobilistes, aucune règle ou signalisation ne semble exister. Même les agents de la circulation, ridiculement dépourvus d'autorité, ne peuvent empêcher de donner à la traversée d'une rue les allures d'un sport extrême. Personne, par ailleurs, ne semble s'en offusquer, pas même ces mères voilées poussant leur landau sur une route à cinq voies...
Mais chaotique serait le descriptif approprié si je n'avais, au préalable, parcouru le fascinant quartier chrétien d'Alep ainsi que son étourdissant souk, rêvassé dans le Vieux-Damas si cosmopolite et culturel, mais surtout sans avoir rencontré quelques-uns de ses attachants habitants.
Par exemple, Ahmad, un avocat syrien nouvellement marié, me mentionnait que son salaire mensuel de 200 $US l'obligeait à travailler dans la boutique de son oncle les soirs et les fins de semaine pour espérer joindre les deux bouts. Néanmoins, il insistait sans en démordre, pour payer les nombreux verres pris toute la soirée, l'équivalent d'un dixième de son salaire mensuel.
Puis Mustapha, un jeune marchand parfaitement bilingue et étonnamment contestataire, s'offusquait ouvertement contre ces dictateurs qui dépensent sans compter à même les fonds destinés au peuple. Il affirme du même souffle détester les États-Unis et l'Iran pour leur politique étrangère, tout en ne manquant pas non plus d'écorcher au passage Céline Dion, mariée à un homme deux fois plus âgé qu'elle... Dégoûtant! me dit-il.

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